BUJINKAN  ISERE - Kiso No Kaizen Dōjō

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L'art de la lance

10/10/2023

L'art de la lance

SOJUTSU, l'art de la lance (interview Dr Kacem Zoughari)

Dans la pratique guerrière du bujutsu, de nombreuses armes étaient utilisées.
Bien que certains historiens relatent que l’arc et le sabre étaient les armes les
plus prisées, l’étude de la lance (bâton muni d’une pique) était également très
important. Comme la flèche, la lance peut être lancée, comme le sabre, elle peut
piquer et elle peut aussi couper, notamment le yari utilisé par les ninja. En fait,
son utilisation variait en fonction des situations rencontrées sur les champs de
bataille. En dehors des ninjas qui se servaient du yari en toutes occasions et de
façon peu orthodoxe, la lance était l’arme des guerriers de haut rang qui ne se
lançaient pas dans la mêlée lors des assauts ou bien celle des guerriers de
basse classe qui combattaient en première ligne, les ashigaru.


HISTORIQUE


Le yari fut très utilisé pendant la période Sengoku (1480-1570), lorsque le bafuku
(gouvernement militaire) n’exerçait que difficilement son pouvoir et dans une
zone limitée à la capitale et ses environs. En effet, une aspiration des masses
populaires à l’autonomie politique se fit jour et les daymiô se constituèrent des
principautés. Elles se livrèrent des luttes acharnées pour conquérir Kyotô et
obtenir une totale hégémonie. Mais les particularités religieuses et culturelles
entretenaient les querelles. La lance fut largement utilisée lors de ces rencontres
guerrières. Elle fut plus tard abandonnée car elle se révéla trop encombrante
pour les bushi.


PRATIQUE DU YARIJUTSU DANS LE NINJUTSU


Le fondement de la pratique du yari par le ninja est le taijutsu. Comme pour tous
les bujutsu de l’époque, l’art de se mouvoir est la clef de voûte de toute pratique
d’une arme. Le ninja utilise la lance comme d’autres armes telles que le bô, le jô,
le hambô ou le sabre. Le yarijutsu est la réunion de l’art des percussions
nommées kosshijutsu et koppôjutsu, de l’art du taihenjutsu (art de se déplacer en
fonction de l’environnement) et enfin de l’art du bôjutsu (connaissance pointue du
sabre, du daĂŻto, du katana, du shinobigatana, du kodachi).


Toutes les nombreuses formes de lances inventées par les ninja furent créées à
des fins meurtrières mais, en un laps de temps très court, elles pouvaient devenir
le plus utile des outils de travail ou des outils agraires. C’est ainsi que le
kamayari et le shinobiyari servaient autant pour le combat que pour la pĂŞche et
l’escalade, voire le transport des marchandises.

 

 Le yarijutsu doit apporter la connaissance des distances et des angles d’attaque,
points essentiels pour la survie. Le yari mesurait quatre mètres sur les champs
de bataille, deux mètres pour l’entraînement. Une telle longueur permettait de
faire le vide autour de soi mais aussi de désarçonner un cavalier ou de tenir à
distance l’assaillant. Mais une telle longueur, entre les mains d’un naïf, devient
un lourd handicap. C’est pourquoi les ninja cultivaient le kyojitsutenkan, l’art de
changer le vrai en faux et vice versa, utilisant les illusions optiques.


Ce n’est pas que simple technique mais aussi intense capacité d’adaptation,
mobilité et ouverture d’esprit. Ainsi les ninja excellaient-ils à tirer parti de leurs
erreurs en les retournant contre l’adversaire… La surprise ne surprend plus! Ils
avaient une connaissance approfondie du kenjutsu (art du sabre) et du kumitachi
pour se battre contre les adversaires armés d’armes tranchantes dont ils
endommageaient le fil avec le manche en bois du yari.


En ninjutsu, la façon de donner un tsuki avec le yari est une particularité. En
effet, pour transpercer une armure, il fallait être soit très puissant soit utiliser une
technique particulière qui consiste à frapper deux, voire trois fois en même
temps. Il ne s’agit ni d’une frappe appuyée ni même prolongée. Il s’agit d’une
technique dont le ninjutsu possède l’exclusive et qui provient du kyôjutsutenkan
(utilisation des doigts et des extrêmités osseuses pour percuter les os et les
centres nerveux). Pratiquée conjointement avec le kyôjutsutenkan, cette
méthode de percussion permet entre autre de frapper deux ou trois fois alors
qu’un seul coup a été donné. La technique se nomme sanshin-no-kata du
gokkyĂ´-ryĂ».


Une autre technique propre au ninjutsu est la marche de côté (ninja no yoko
aruki ashi) de l’école Togakure-ryu que l’on retrouve dans le kotô-ryu et le
kukishinden-ryu.


Hatsumi sensei raconte que, lorsqu’il pratiquait la lance avec Takamatsu sensei,
l’entraînement premier consistait à saisir la lance lors de l’attaque. Il y a, en effet,
au cours de l’attaque, un instant où l’on peut saisir la lame sans se couper.


Cependant, à la manière d’un forgeron, il faut pénétrer dans le kûkan. Le kûkan
est une brêche dans le temps, un instant où tout est réalisable. C’est un espacetemps dans le temps lui-même et cela est moins mystérieux qu’il n’y paraît. En
effet, en bout de course, que se passe-t-il pour celui qui attaque? Celui qui sait
maîtriser le kûkan a compris l’essence du combat… et de la vie.


On peut même ajouter que l’arme, plus que le prolongement du corps, est celui
de l’esprit car lui seul commande. Un gokui du ninjutsu, enseigné par takamatsu
sensei, traduit bien que l’infinité des techniques émane d’un principe unique : “La
couleur de l’eau, c’est la couleur de son récipient”. C’est-à-dire que peu importe
l’arme ou la forme de combat, le principe est unique.

 

 LES DIFFÉRENTES LANCES DU NINJA


S'il arrivait que la lance soit sectionnée, le combat ne s'arrêtait
pas pour autant. On utilisait alors les techniques de désarmement à mains nues
(mutĂ´dori, shinkenshiha radĂ´me, juttejutsu).


Mais les ninja possédaient de multiples lances. L’une d’elles, le te-yari, était très
répandue. Bien plus courte que le yari (1m75), elle offrait de nombreuses
variantes d’utilisation et d’adaptation. Elle pouvait être jetée comme un javelot
(yarinage), elle pouvait couper (ryobâ – les deux côtés de la pique étaient
tranchants) comme un sabre.


Le kamayari fut essentiellement utilisé par les ninja pirates (wakô ou kaisaku)
qui, de l’antiquité à l’ère Edo, infestaient les côtes japonaises et le continent
asiatique. Le kamayari servait à l’abordage d’un navire, il permettait
d’emprisonner une lame de sabre avec le crochet ainsi que de faucher,
désarmer, pêcher, arrimer une embarcation…


Issu du kamayari, le shinobiyari (lance à double crochets), appelé encore lance
furtive, Ă©tait une arme redoutable. Elle servait de grappin et de faux.


Hattori Hanzô, célèbre chef de la police du shogun leyasu Tokugawa, excellait
dans l’art du maniement de ces différentes lances, qu’il utilisait avec un sabre, un
shuriken, un kodachi, un jutte,… Ce qui peut faire penser que la technique des
deux sabres mise au point par Miyamoto Musashi pouvait être utilisée avec
n’importe quelle arme et quelle que soit sa longueur. Le plus important est la
façon dont on utilise son corps et l’esprit dans lequel on travaille. Le mouvement
devient alors spontané, naturel, sans entrave.


ADAPTATION DU SOJUTSU POUR LA POLICE DE L’ERE EDO.


Au cours de l’ère Edo (1603-1867), le statut des ninja se modifia. Ils furent
chargés de la protection du shôgun dans son château à Edo. Le juttejutsu, le
torinawajutsu, le shibarujutsu furent utilisés pour capturer les bandits sans les
tuer. Les ninja Ă©taient, par essence, des personnes hautement adaptables. Le
ninja est un ninja dans la mesure où il peut créer quelque chose de conséquent à
partir de peu, où il peut évoluer sans cesse, rester créatif et surprenant.


Les lances, elles aussi, connurent de nouvelles fonctions. Le susumata, le mĂ´jiri,
le sôdegarami furent adaptés aux activiés de la police. Il fallait capturer sans
tuer, intimider, faire peur sans provoquer de remous parmi les bandes de
brigands. Les lances, meurtrières au départ, allaient s’ériger en symboles de
l’ordre et de la sécurité. Avec le susumata, le policier désarçonnait un cavalier et
maintenant son cheval. Il pouvait enfoncer les pointes dans le kimono et capturer
l’ennemi. Il pouvait stopper la trajectoire d’un sabre et piquer avec l’autre
extrêmité de l’arme.

 

 Ces nouvelles utilisations conduisirent peu Ă  peu les techniques spĂ©cifiques du
ninjutsu dans l’oubli. En dehors des quelques ryû pré-cités, ce qui reste du
ninjutsu sont quelques formes dénuées de progression possible. Les kata,
remaniés, ne permettent plus de retrouver les mouvements corporels d’origine.


LA PRATIQUE ACTUELLE DU SOJUTSU


Face à une telle histoire, si intimement mêlée à l’histoire d’un pays, quel peut
bien être l’intérêt d’une telle pratique en l’an 2000? L’arme en elle-même ne sert
à rien. Mais elle permet d’explorer une autre dimension des techniques de
taijutsu, à savoir de vérifier si l’union entre le corps, l’arme et l’esprit est parfaite
ou approximative (bo tai ichijĂ´).


Vérifier aussi si la façon de se mouvoir n’est pas entravée. Pour savoir si un
pratiquant possède l’art de se mouvoir, donnez-lui une arme. Si c’est un
pratiquant de ninjutsu, il doit pouvoir se servir de n’importe quelle arme sans
restriction de style.

-Kacem Zoughari